Longtemps perçue comme une simple terre de consommation, l’Europe opère aujourd’hui un virage stratégique majeur pour redevenir une puissance de production. En Wallonie, ce défi de la réindustrialisation ne pourra être relevé sans un investissement massif dans les technologies industrielles de pointe. Anthony Van Putte, Directeur général de MecaTech, analyse les leviers de cette profonde transformation.
L’industrie manufacturière ne représente aujourd’hui que 14 % du PIB européen. Face à ce constat, l’Union européenne ambitionne de remonter à 20 % notre capacité de production d’ici à 2035. Pour Anthony Van Putte, « ce sursaut n’est pas seulement une question de statistiques économiques, mais un enjeu de survie stratégique. Redevenir une société de production industrielle est primordial pour soutenir notre économie et sécuriser nos approvisionnements. » Cette reconquête repose sur trois piliers interdépendants : la transition énergétique, les matériaux stratégiques et le digital.
Matériaux et énergie : troquer une dépendance pour une maîtrise locale
Le premier défi majeur concerne la transition énergétique. L’enjeu est de taille, d’autant que le chemin de l’innovation est encore largement à défricher : selon l’AIE (Net Zero Roadmap, 2023), 35 % des réductions d’émissions nécessaires d’ici à 2050 reposeront sur des technologies qui n’existent pas encore. Cette transition cache un paradoxe : « En sortant de la dépendance aux énergies fossiles, nous risquons de tomber dans une dépendance accrue à l’égard des matériaux critiques nécessaires aux nouvelles technologies. On troque une dépendance pour une autre », prévient le directeur général.
Le deuxième défi porte sur les matériaux stratégiques. Si l’UE aspire à transformer plus de 40 % de ceux-ci sur son sol, les filières restent aujourd’hui massivement concentrées hors d’Europe. La Wallonie, forte de ses compétences en métallurgie, en chimie et en minéraux, possède un terreau fertile pour s’imposer dans cette filière : son écosystème industriel lui donne précisément les atouts pour développer ces nouveaux procédés.
La collaboration n’est pas un effet de mode, c’est une nécessité absolue.
Le digital : accélérateur de compétitivité et levier de réindustrialisation
Le troisième défi est celui de la transition digitale. « Celle-ci doit nous permettre de gagner en compétitivité, d’accélérer le rythme de l’innovation et, fondamentalement, de rendre à nouveau possible l’industrialisation en Wallonie », affirme Anthony Van Putte. Jumeaux numériques, intelligence artificielle, automatisation avancée : autant d’accélérateurs pour concevoir plus vite, produire plus efficacement et reconquérir une base industrielle compétitive. « Pour une région comme la Wallonie, qui doit reconquérir sa base industrielle dans un contexte de concurrence mondiale intense, maîtriser le digital est une condition sine qua non de la réindustrialisation. »
L’innovation collaborative comme catalyseur de croissance
Pour combler ce fossé technologique, les acteurs wallons, en raison de la taille de la région, ne peuvent prétendre créer en vase clos l’ensemble des solutions. C’est ici que le rôle de MecaTech devient crucial. En tant que cluster, sa mission est de créer une « masse critique » en connectant les universités, les centres de recherche et les entreprises. « La collaboration n’est pas un effet de mode, c’est une nécessité absolue », insiste Anthony Van Putte. « MecaTech agit comme un catalyseur, transformant la somme des intérêts individuels en une force collective capable de peser sur la scène internationale. »
Cette dynamique se concrétise par des projets d’envergure. Exemple : HECO2. Il réunit des géants tels que Carmeuse, Aperam, AGC et John Cockerill, aux côtés de PME technologiques et des acteurs de la recherche, pour réinventer l’efficience énergétique des industries de base. « En mutualisant les risques et les savoir-faire, ces acteurs développent des solutions qui n’auraient pu voir le jour seules », estime notre interlocuteur.
Redevenir une société de production industrielle est primordial pour soutenir notre économie et sécuriser nos approvisionnements.
Un effet multiplicateur pour l’économie régionale
Investir dans les technologies industrielles – matériaux avancés, fabrication additive, jumeaux numériques, IA – n’est pas seulement un impératif de transitions. C’est un moteur financier puissant. Comme le souligne Anthony Van Putte, « une étude d’impact menée par MecaTech révèle que pour chaque euro public investi dans ces projets collaboratifs, environ 8 euros de chiffre d’affaires sont générés en moyenne. »
En s’alignant sur les ambitions politiques actuelles, comme l’Industrial Accelerator Act, le programme plan interfédéral MAKE2025-2030 et les visions régionales de réindustrialisation, MecaTech positionne la technologie comme le pivot de la souveraineté. « En maîtrisant l’innovation, la Wallonie ne se contente pas de moderniser ses usines ; elle devient un offreur de solutions de pointe de l’industrie 5.0, qui sont prêtes à être exportées », conclut le directeur général. « L’objectif est de faire converger innovation et politique industrielle dans une stratégie cohérente. Quand on fait cela, on gagne deux fois : on sécurise notre industrie de base et on développe un savoir-faire exportable qui consolide notre avenir économique. »