Installée au cœur du parc scientifique Initialis de Mons, D-Tek est une société reconnue dans le secteur des biotechs. Son expertise de base : le diagnostic des maladies auto-immunes. Mais derrière la réussite technologique se cache un combat quotidien pour la compétitivité et l’indépendance.

Benoît Autem
MANAGING DIRECTOR CHEZ D-TEK
Benoît Autem, Managing Director, livre une analyse sans concession sur les défis des PME wallonnes face à la mondialisation, au financement de l’innovation et à la nécessité impérieuse de continuer à briser les silos pour garantir une réelle souveraineté économique.
Dans le concert mondial des biotechnologies, la Wallonie est un territoire d’excellence capable de rivaliser avec les plus grands. Pourtant, pour les dirigeants de PME qui foulent le terrain chaque jour, la réalité est plus nuancée : celle d’une lutte permanente pour exister sur une carte du monde où la région ne pèse pas grand-chose.
Benoît Autem, à la tête de D-Tek depuis son rachat en 2018, compare volontiers le développement d’une entreprise à une sorte de pyramide de Maslow appliquée au monde des affaires : « Trois impératifs fondamentaux conditionnent la survie et la croissance : se financer, innover et commercialiser. Chaque étage conditionne le passage au suivant. Sans compétitivité à chaque niveau, c’est la souveraineté industrielle et économique de toute une région qui s’effrite. »
Le financement de l’innovation, véritable pierre d’achoppement
Le premier défi, sans doute le plus ardu, est le financement de l’immatériel. « On ne sait jamais à l’avance si un projet de recherche aboutira, ni dans quel délai, ni avec quelle rentabilité finale sur un marché mouvant », pointe le directeur. « Or, les acteurs financiers traditionnels montrent une frilosité croissante face au risque technologique. Les banques préfèrent financer des actifs tangibles – bâtiments, matériel, flux de trésorerie prévisibles – plutôt que des idées ou des projets de R&D de rupture. »
Face à ce désengagement partiel du secteur privé, les PME se retrouvent avec des options limitées. Si le financement sur fonds propres reste une base, il s’épuise rapidement face à l’ampleur des besoins. Restent alors les mécanismes publics, essentiels mais parfois inaccessibles. Si Benoît Autem salue les aides européennes, comme le prestigieux programme Eurostar dont D-Tek a bénéficié par deux fois, il en souligne la difficulté d’accès : « Ce sont beaucoup d’appelés pour peu d’élus. Obtenir ces financements exige des ressources internes colossales, une énergie que toutes les PME ne peuvent pas mobiliser. »
À un moment, il faut figer les choses, décider d’une structure et s’y tenir pendant dix ans.
Les capitaux étrangers, un danger pour notre souveraineté
C’est sur la question du capital que le patron de D-Tek se montre le plus incisif. Pour une entreprise performante dans le secteur des biotechs, les sollicitations de rachat sont monnaie courante. « Je reçois deux à trois sollicitations par mois. Elles viennent de Chine, d’Inde, d’Angleterre ou des États-Unis. Rarement de Belgique et encore moins de Wallonie. » Pour le dirigeant montois, il y a une antinomie fondamentale entre l’ouverture du capital à des géants extra-européens et les discours politiques sur la souveraineté industrielle.
« Quand les PME dans le domaine de la santé ouvrent leur capital à l’étranger, la souveraineté n’est plus qu’un mot creux. Que se passera-t-il le jour où une crise majeure éclatera avec la région d’origine de ces capitaux ? » Il cite en exemple la pandémie de 2020 : « Le besoin crucial de masques, de gants et, surtout, de tests de diagnostic a révélé notre dépendance dramatique envers les puissances étrangères. »
Une expertise de pointe née du besoin des laboratoires
Fondée en 1995, D-Tek a su se tailler une place de choix en misant sur une technologie alors émergente : le multiplexage. À l’époque, la méthodologie dominante était le monoplex : un test pour un résultat. « Face au faible volume de patients atteints de maladies auto-immunes – entre 5 et 15 % de la population mondiale -, cette approche s’est avérée peu rentable pour les laboratoires. D-Tek a renversé la donne en proposant des tests sur bandelettes de nitrocellulose, permettant de tester simultanément plusieurs biomarqueurs pour un seul patient. »
« Aujourd’hui, nous maîtrisons 75 biomarqueurs différents, combinés dans une trentaine de panels qui s’adaptent aux spécificités des systèmes de remboursement de chaque pays », poursuit notre interlocuteur. Mais l’innovation ne s’est pas arrêtée aux réactifs chimiques. En 2012, sous l’impulsion d’une vision de rupture, D-Tek est devenue fabricant d’automates avec les systèmes Blue Diver 1 et 2. « Ce passage du consommable à la machine a été possible grâce à des partenariats locaux forts, impliquant des designers liégeois, des électromécaniciens du Namurois et des plasturgistes de la région de Mouscron », se réjouit-il. « C’est la preuve que le savoir-faire local, quand il est coordonné, peut produire des outils de classe mondiale capables de déloger des concurrents internationaux. »
Quand les PME dans le domaine de la santé ouvrent leur capital à l’étranger, la souveraineté n’est plus qu’un mot creux.
Briser les silos, renforcer la décentralisation, diminuer la bureaucratie
Même si les choses évoluent positivement, Benoît Autem observe néanmoins une difficulté persistante à faire fonctionner les réseaux et à échanger les bonnes pratiques. Il plaide aussi pour une approche plus décentralisée et compétitive, s’inspirant ouvertement du modèle allemand des instituts Fraunhofer. « En Allemagne, il existe plus de 70 centres de recherche répartis sur tout le territoire. Ils ne sont pas centralisés ; ils sont au contact des entreprises, au niveau local. En Belgique, on a tendance à vouloir tout centraliser. C’est une erreur. » Il souligne cependant le rôle essentiel rempli par les invests régionaux tels que IMBC, Noshaq, Sambrinvest ou Wapinvest dans le financement de l’innovation : « Ils permettent, par leur ancrage local, cette proximité physique et humaine indispensable pour comprendre les besoins réels des dirigeants de PME. »
En matière administrative, le Managing Director de D-Tek pointe aussi une certaine bureaucratie. S’il rend un hommage appuyé au travail des attachés économiques de l’AWEX, il regrette « une dérive politique vers une ‘dictature’ du reporting à court terme. Tous les six mois, on nous demande : ‘Pour un euro investi dans une aide qu’on vous accorde, combien de chiffre d’affaires allez-vous réaliser ?’ Mais pour D-Tek, qui exporte ses solutions dans des régions complexes comme le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est ou l’Amérique latine, cela prend généralement des années pour qu’une graine semée puisse éclore. » Benoît Autem estime qu’il faut que le politique fasse bien plus confiance aux sociétés qui ont été screenées par l’AWEX, les laisser travailler sur le long terme et plutôt les solliciter pour qu’elles viennent partager leurs expériences, voire leurs échecs.
Instabilité politique et réformes : le besoin de figer les règles
Un autre frein majeur identifié par le directeur de D-Tek est l’instabilité des mécanismes de soutien. « Chaque changement de législature semble apporter son lot de réformes, de fusions d’entités ou de nouveaux pôles de compétitivité », soutient-il. « Nous, PME, n’avons pas le temps d’être à l’affût de chaque petite modification administrative. À un moment, il faut figer les choses, décider d’une structure et s’y tenir pendant dix ans. »
Benoît Autem exprime aussi ses doutes sur l’idée que la fusion systématique des entités génère des économies d’échelle ou de l’efficacité. Il cite l’exemple des pôles de compétitivité que l’on veut réduire à trois ou quatre secteurs stratégiques – santé, défense, agroalimentaire. « Si on réduit trop le champ de vision politique, on risque de passer à côté du tissu économique réel tel qu’il évolue au contact des invests. »
Résilience face aux crises et capital humain : le socle invisible
Le parcours de Benoît Autem à la tête de D-Tek a été tout sauf un long fleuve tranquille. Depuis son rachat de la société en 2018, il a dû naviguer à travers la pandémie de Covid19, puis les crises géopolitiques majeures affectant ses distributeurs en Iran, en Russie et en Ukraine. « En moins de dix ans, j’ai déjà vécu trois crises systémiques majeures qui impactent mon chiffre d’affaires et mes approvisionnements. C’est la réalité de toute PME tournée vers l’international. »
Pourtant, malgré ces vents contraires, l’entreprise reste rentable et innovante. Le secret ? Une équipe soudée de 25 personnes, dont un cinquième se consacre exclusivement à la recherche. Mais aussi une dimension sociale et environnementale intégrée au quotidien. D-Tek collabore étroitement avec des entreprises de travail adapté, intégrant une dizaine de personnes pour le conditionnement des trousses.
« On ne gagne jamais seul. Le succès d’une innovation de rupture, c’est la mobilisation de toute une chaîne humaine, de la personne qui répond au téléphone à celle qui emballe les produits avec soin. » Benoît Autem conclut en faisant preuve de simplicité, loin de l’image du self-made man à l’américaine : « Quand on fait réellement du business, on réalise qu’on est tout petit. On doit être humble par rapport aux intervenants en face de nous. Mon rôle est de m’assurer que l’équipe suit, car sans elle, il n’y a pas de deal, pas d’innovation, pas d’avenir. »
D-Tek en chiffres…
• 1995 : fondation de D-Tek à Mons. L’entreprise choisit d’emblée une niche très spécifique : le diagnostic in vitro des maladies auto-immunes.
• 2012 : virage technologique majeur. D-Tek lance ses propres automates de diagnostic, les systèmes Blue Diver.
• 2018 : Benoît Autem rachète la société et en prend la direction générale.
• 75 : nombre impressionnant de biomarqueurs différents que la société est capable d’identifier. Un biomarqueur est une «signature» biologique liée à une pathologie spécifique.
• 30 : nombre de combinaisons de tests (panels) disponibles au catalogue pour répondre aux exigences réglementaires et de remboursement de chaque pays.
• 25 : nombre d’équivalents temps plein de la société.
• 5 : nombre d’ingénieurs et de chercheurs chez D-Tek.
• 10 : nombre de travailleurs issus d’entreprises de travail adapté collaborant quotidiennement sur le site de Mons pour le conditionnement.
• 2 ou 3 : nombre d’offres de rachat spontanées reçues chaque mois de la part de sociétés privées ou de fonds d’investissement étrangers.
• 10 : nombre de projets menés simultanément par le département R&D, de l’amélioration de panels existants à la création de plateformes technologiques de rupture.