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Innovation & Compétitivité

Maîtriser les briques stratégiques pour préserver notre souveraineté technologique

En collaboration avec
Cyrille Priplata, CEO DE THELIS
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Cyrille Priplata, CEO DE THELIS

Dans une économie mondialisée où la production de masse semble s’être durablement installée en Asie, l’Europe s’interroge sur son autonomie industrielle. Pour Cyrille Priplata, CEO de Thelis, la question n’est plus de vouloir tout produire localement, mais de savoir quelles briques technologiques nous devons impérativement posséder pour rester maîtres de notre destin. Entre intelligence artificielle embarquée, sécurisation des données et agilité logicielle, rencontre sur le terrain de la valeur ajoutée réelle.

Le débat sur la réindustrialisation de l’Europe occulte parfois une réalité pragmatique : nous ne redeviendrons pas les leaders mondiaux de la fabrication de composants électroniques de base ou du hardware à bas coût en un claquement de doigts. « Face à des géants comme la Chine, qui ont structuré des cités entières autour d’une seule compétence industrielle pour minimiser les coûts logistiques, la compétition sur le matériel pur – le hardware – est un défi colossal », constate d’emblée Cyrille Priplata. Pour un bureau d’études et d’ingénierie comme le sien, spécialisé en ingénierie de l’innovation, « cela ne signifie pas pour autant une perte de souveraineté. Au contraire, la valeur s’est déplacée. »

Pour rester économiquement viable, l’innovation ne doit pas non plus être un one-shot.

Le cerveau plutôt que la carcasse : l’exemple du robot chinois

Pour illustrer ce paradoxe, le CEO de Thelis évoque un projet récent impliquant des robots chiens ou humanoïdes. « Aujourd’hui, il n’y a pas plus compétitif que les Chinois pour le hardware robotique. Vouloir produire une structure équivalente en Europe coûterait des sommes astronomiques pour un résultat similaire », admet-il.

Mais là où sa société intervient, c’est sur ce qui rend cette machine utile et sûre. « Notre approche consiste à prendre le robot, à le mettre ‘à nu’ pour détecter d’éventuelles portes dérobées – backdoors – qui permettraient une intrusion externe via Bluetooth ou Wi-Fi, puis à refermer ces failles. Nous développons ensuite tout l’applicatif, l’intelligence artificielle embarquée – Edge AI – et l’intégration de capteurs spécifiques aux besoins du client. »

La question de la souveraineté est alors tranchée : si le squelette est étranger, pour leur part l’intelligence, la maîtrise des données et l’usage industriel, eux, sont 100 % locaux. «  C’est ici, dans cette couche logicielle et cette capacité d’intégration, que réside la véritable indépendance technologique. L’Europe ne fabrique peut-être pas la carcasse, mais elle en possède le cerveau. »

Cyrille Priplata, CEO DE THELIS

Ingénierie de pointe, systèmes embarqués et traitement de la donnée

Si l’on accepte que le hardware puisse être mondialisé, quelles sont les briques que l’Europe doit absolument garder sous son contrôle ? Pour le CEO de Thelis, la réponse se trouve dans l’ingénierie de pointe, les systèmes embarqués et le traitement souverain de la donnée.

À cet égard, Thelis travaille notamment sur l’évolution de son produit Zharis. Initialement conçu pour la vidéosurveillance intelligente, cet équipement informatique mute vers une solution de data center local – Edge Computing – et souverain. « Nous créons un écosystème où le client peut déployer ses propres modèles d’IA de manière totalement cadenassée, en Belgique, sur des serveurs dédiés », détaille notre interlocuteur. Pour pousser cette logique de souveraineté jusqu’au bout, l’entreprise teste actuellement des cartes de calcul hollandaises, alternatives aux leaders américains, promettant des performances équivalentes pour une consommation électrique moindre.

Cette maîtrise et cette souveraineté sont cruciales, notamment dans des secteurs sensibles comme la défense ou le spatial. Thelis collabore par exemple avec Thales sur des cartes de calcul de haute puissance destinées aux trajectoires de satellites. Ici, l’expertise en ingénierie de calcul est le verrou de sécurité qui garantit la fiabilité de l’infrastructure.

Transformer l’idée en solution : le chaînon manquant

Posséder une idée innovante est une chose, la transformer en produit industriel en est une autre. De nombreuses entreprises, bien qu’expertes dans leur métier – santé, industrie, services -, ne disposent pas des compétences technologiques transversales pour franchir le pas.

Thelis se positionne comme ce partenaire capable de réunir hardware, software et IA sous un même toit. C’est le cas avec la start-up Kando, pour laquelle Thelis a développé une solution d’IA vocale destinée aux maisons de repos. « L’outil permet par exemple aux infirmiers de remplir des rapports de soins à la voix via un boîtier connecté à la télévision du patient. Nous passons désormais à la phase 2 de ce projet : faire de l’IA un véritable compagnon conversationnel pour le résident, tout en garantissant que les données privées restent stockées de manière souveraine », insiste Cyrille Priplata.

Cette capacité à accompagner une idée, de la faisabilité à la réalisation concrète, est bien entendu un moteur essentiel de la compétitivité wallonne. Elle permet à des acteurs locaux de conserver la propriété intellectuelle et la valeur ajoutée de leurs innovations, sans s’épuiser dans la gestion technique complexe.

Pour se battre contre des géants qui injectent des milliards de dollars, il faut une volonté politique d’investir massivement dans la recherche et développement.

Désamorcerles freins à l’innovation

Néanmoins, même avec les meilleures technologies, l’innovation peut s’enliser. Cyrille Priplata identifie trois obstacles majeurs, souvent internes aux entreprises. «  Il y a d’abord la peur du changement : l’employé craint que l’IA ou l’automatisation ne menace son emploi. En réalité, il s’agit d’une transformation, pas d’une disparition, à l’instar d’Excel qui a transformé le métier de comptable sans le supprimer pour autant », rassure-t-il.

Autre frein  : les «  guerres de départements ». « L’innovation est souvent transversale. Si les départements travaillent en silos, ils se disputent la paternité ou les ressources du projet, freinant son avancée », constate le CEO. Enfin, une mauvaise gestion du tempo constitue aussi un écueil : « Un projet d’innovation doit avoir un rythme soutenu. Si l’on met un an à se décider, la technologie a déjà évolué et l’idée devient obsolète. »

Heureusement, à chaque problème, sa solution. Thelis agit ici comme une « couche supérieure » de gestion de projet. Forte de 37 ans d’expérience, l’entreprise apporte non seulement la technique, mais aussi la rigueur nécessaire pour maintenir la cadence et éviter que le projet ne tombe aux oubliettes faute de résultats rapides.

Vers des plateformes évolutives et agnostiques

« Pour rester économiquement viable, l’innovation ne doit pas non plus être un one-shot », prévient Cyrille Priplata. Il prône au contraire une approche par « plateformes ». L’idée est de développer des solutions modulables et évolutives, capables d’intégrer les technologies de demain sans tout devoir reconstruire.

Il cite l’exemple d’un laboratoire dentaire français pour lequel Thelis a entièrement digitalisé les processus de production. « Nous avons conçu une plateforme capable de gérer différents flux de production. Bien que le client n’ait pas encore activé l’IA, nous avons déjà préparé le système pour qu’il puisse intégrer des analyses statistiques et des recommandations automatiques dans un an ou deux. »

Cette vision à long terme est la marque de fabrique de l’ingénierie belge : une curiosité intellectuelle couplée à un pragmatisme industriel. « Nos ingénieurs ne dorment pas tant qu’ils n’ont pas résolu un problème », sourit le CEO.

Nécessité d’une volonté politique

L’excellence des ingénieurs belges, formés dans des universités de renommée mondiale, est un atout indéniable. «  Toutefois, elle doit être soutenue par une vision politique claire  », estime Cyrille Priplata, qui prend l’exemple de l’Allemagne, dont la croissance a été stimulée par des investissements massifs dans les infrastructures et la défense.

« Pour se battre contre des géants qui injectent des milliards de dollars, il faut une volonté politique d’investir massivement dans la recherche et développement. Notre force ne sera jamais dans la production de masse de produits basiques, mais dans notre capacité à automatiser, à robotiser et à injecter de l’intelligence là où les autres ne voient que du métal ou du plastique », image le CEO de Thelis en guise de conclusion.

En maîtrisant ces briques stratégiques que sont l’intelligence artificielle, les logiciels sécurisés et l’intégration système, l’Europe ne se contente pas de consommer la technologie des autres : elle définit les règles du jeu de sa propre compétitivité.

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